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Les Lumières : éducation, morale et progrès social
De Kant à Condorcet, comment les Lumières ont lié savoir, éducation et morale à l’idée de progrès social, et ce que cet héritage nous apprend.
Le mouvement des Lumières, qui traverse l’Europe du XVIIIe siècle, repose sur une conviction : la raison, éclairée par le savoir, peut améliorer la condition humaine. Cet article présente quelques textes fondateurs sur l’éducation, la morale et le progrès, avant de proposer, dans une partie clairement distincte, une lecture contemporaine de cet héritage.
« Ose savoir » : la définition de Kant
En décembre 1784, le philosophe Emmanuel Kant publie dans la Berlinische Monatsschrift sa Réponse à la question : qu’est-ce que les Lumières ? Il y définit les Lumières comme la sortie de l’être humain hors de l’état de minorité dont il est lui-même responsable, c’est-à-dire l’incapacité de se servir de son entendement sans la direction d’autrui.
Kant reprend la formule latine du poète Horace, Sapere aude — « Ose savoir » —, et en fait la devise des Lumières : « Aie le courage de te servir de ton propre entendement. » Penser par soi-même n’est donc pas d’abord une question de connaissances, mais de courage et de méthode.
Rassembler et diffuser le savoir
En France, Denis Diderot et Jean Le Rond d’Alembert dirigent l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, publiée de 1751 à 1772. L’ouvrage réunit des centaines de contributeurs et accorde une place nouvelle aux techniques et aux métiers.
Dans l’article « Encyclopédie », Diderot assigne à l’entreprise un but ambitieux : « changer la façon commune de penser ». Le savoir n’y est pas réservé à une élite ; il doit circuler, être discuté et servir à la vie commune.
L’éducation au cœur du projet
Pour de nombreux penseurs des Lumières, l’éducation est le levier principal du progrès.
- En 1762, Jean-Jacques Rousseau publie Émile ou De l’éducation, où il défend une éducation attentive au développement de l’enfant, à l’expérience et au jugement personnel plutôt qu’à la seule mémorisation.
- Au début des années 1790, Condorcet consacre cinq mémoires à l’instruction publique, puis présente les 20 et 21 avril 1792 à l’Assemblée législative un rapport sur l’organisation générale de l’instruction publique. Il y défend une instruction ouverte à tous, condition d’une égalité réelle entre citoyens.
Morale, tolérance et dignité
Les Lumières cherchent aussi à fonder la morale sur la raison et la dignité humaine.
- Dans son Traité sur la tolérance (1763), écrit à la suite de l’affaire Calas, Voltaire plaide contre le fanatisme et pour la coexistence pacifique des croyances.
- Dans les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785), Kant formule un principe resté célèbre : traiter l’humanité, en soi comme en autrui, toujours comme une fin et jamais simplement comme un moyen.
Réformer la société
L’idée de progrès s’étend aux institutions.
- Dans De l’esprit des lois (1748), Montesquieu analyse la distribution des pouvoirs et la manière d’éviter qu’ils ne soient concentrés entre les mêmes mains.
- Dans Des délits et des peines (1764), le juriste milanais Cesare Beccaria critique la torture et la peine de mort, et plaide pour des peines proportionnées.
- Dans l’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, publiée en 1795 après sa mort, Condorcet décrit l’histoire humaine comme un perfectionnement possible, porté par l’instruction.
Les historiens rappellent également les limites de ce mouvement : ses idéaux universels coexistaient avec de nombreuses exclusions, et ses auteurs étaient loin d’être d’accord entre eux. Cette diversité fait aussi la richesse de l’héritage des Lumières.
Regard contemporain
Cette partie propose une interprétation ; elle n’engage pas les auteurs cités.
Trois idées des Lumières nous paraissent garder toute leur actualité :
- Le savoir est un bien commun. Apprendre, transmettre et partager les connaissances fait progresser chacun et la société entière.
- L’éducation forme le jugement autant que la mémoire. Il s’agit moins d’accumuler des informations que d’apprendre à les examiner.
- La morale se vit dans les actes. La dignité d’autrui, la tolérance et l’intégrité donnent au savoir sa véritable portée.
C’est dans cet esprit que nous proposons nos contenus : non comme des vérités à recevoir, mais comme des invitations à réfléchir par soi-même.
Sources et lectures
- Emmanuel Kant, Réponse à la question : qu’est-ce que les Lumières ?, Berlinische Monatsschrift, décembre 1784.
- Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785.
- Denis Diderot et Jean Le Rond d’Alembert (dir.), Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, 1751–1772 ; article « Encyclopédie » (Diderot).
- Jean-Jacques Rousseau, Émile ou De l’éducation, 1762.
- Voltaire, Traité sur la tolérance, 1763.
- Montesquieu, De l’esprit des lois, 1748.
- Cesare Beccaria, Des délits et des peines, 1764.
- Condorcet, Cinq mémoires sur l’instruction publique, 1791–1792 ; Rapport et projet de décret sur l’organisation générale de l’instruction publique, avril 1792 ; Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, 1795.